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Transformer la finance : ce qu’il faut retenir du plaidoyer de Lucie Pinson à la Sorbonne

  • kinaassociation
  • 26 avr.
  • 11 min de lecture

Face aux dorures de l’amphithéâtre de l'ENS Sorbonne, Lucie Pinson livre un constat sans appel : la finance ne peut plus se contenter d'ajustements cosmétiques. Invitée ce printemps 2026 à dresser le bilan de la transition énergétique, la fondatrice de Reclaim Finance a livré un plaidoyer sans concession pour une refonte totale de nos systèmes d'investissement. Entre l'urgence climatique qui s'accélère et des inégalités sociales qui se creusent, le secteur bancaire n'est plus seulement un spectateur du chaos, mais son principal moteur (ou son remède le plus puissant). 

Retour sur une conférence où la finance a été sommée de choisir son camp : celui du profit à court-terme ou celui de la survie collective.


Qui est Lucie Pinson ?

Lucie Pinson est une militante écologiste française de renom, spécialisée dans la finance responsable. Elle lutte principalement pour le désinvestissement des énergies fossiles (notamment le charbon) par les banques et les institutions financières. Elle est la fondatrice et directrice de l'ONG Reclaim Finance, après avoir été chargée de campagne pour les Amis de la Terre. En 2020, elle a reçu le prix Goldman pour l'environnement (souvent considéré comme le « Nobel de l'écologie ») en reconnaissance de son succès à pousser les plus grandes banques françaises à cesser de financer le secteur du charbon. Aujourd'hui, elle est reconnue comme l'une des figures majeures de la pression civile sur les acteurs financiers pour répondre à l'urgence climatique.

Lucie Pinson, © Joseph Melin pour Le Pèlerin



Pourquoi la finance ?

Pour Lucie Pinson, la finance est la véritable « colonne vertébrale » de notre avenir. Bien qu'elle reste largement méconnue du grand public et peu étudiée sous cet angle, elle constitue le levier de pouvoir le plus puissant de notre époque. La militante l'affirme sans détour :

« Le monde de demain se façonne dès aujourd’hui dans le secret des bureaux financiers. » 

C’est précisément là que réside le cœur de son combat. En tant que militante radicale, nous dit-elle, elle refuse de mettre en péril l’humain au profit des dividendes. Sa méthode est claire : exposer les mécanismes de ce système de l'ombre pour mieux l'interroger, afin d'en extraire des enseignements utiles et des solutions concrètes. Car pour transformer la société, il faut impérativement s'attaquer à ses jalons financiers qui décident quels projets verront le jour et lesquels seront condamnés. Ici, elle ne se contente pas de critiquer, elle veut que l'auditeur comprenne pour devenir acteur du changement.



Du Prix Goldman à l'offensive Reclaim Finance

Sacrée par le prestigieux prix Goldman pour son combat mené aux côtés des Amis de la Terre, Lucie Pinson a gravi les échelons de la pression financière. Des banques aux assureurs, jusqu’aux investisseurs, elle a d'abord fait plier les géants du charbon avant de s'attaquer aux secteurs du pétrole et du gaz. Son constat est toutefois teinté d'une certaine ironie : si la finance est un levier de pouvoir colossal, elle reste l'angle mort du mouvement social. Pour la militante, il est presque inexplicable que si peu d’ONG et de mouvements citoyens s’intéressent à ce moteur de l'économie.

C’est pour combler ce vide qu'elle fonde Reclaim Finance en 2020. En pleine crise écologique, ses objectifs sont clairs et radicaux : stopper immédiatement le financement de tout nouveau projet fossile : et engager la fermeture des sites déjà en exploitation pour accélérer l’électrification du monde.

Les chiffres s'entrechoquent. Pour réussir la transition, les besoins sont vertigineux : 1 000 milliards d’euros en Europe et près de 6 000 milliards à l’échelle mondiale d’ici 2030. Mais à ceux qui brandissent l'argument du coût, Lucie Pinson oppose une réalité simple : cette somme, aussi astronomique soit-elle, reste dérisoire comparée au coût de l’inaction environnementale. Investir massivement aujourd’hui n'est pas une dépense, c'est une assurance contre une faillite planétaire.



Vers un « réformisme révolutionnaire »

Pour Lucie Pinson (et Kina aussi on doit l’admettre), la transition DOIT être anti-capitaliste. Elle prône ce qu’elle appelle un « réformisme révolutionnaire ». L'idée ? Ne pas se contenter de réparer le système actuel, mais trancher radicalement avec le cadre existant.

S’inspirant des travaux de Bernard Friot sur la Sécurité sociale, elle défend la création de nouveaux droits fondés sur la socialisation de la richesse plutôt que sur l'accumulation de capital. Pour la fondatrice de Reclaim Finance, l'argent de la transition ne doit pas passer par les mécanismes classiques du marché, mais être géré comme un bien commun, à l'image de ce que la France a su faire pour la santé au sortir de la guerre.


Le constat final est amer. Si le climat s'est imposé à l'agenda politique il y a dix ans, les avancées réelles restent « maigres ». Lucie Pinson dénonce une focalisation quasi exclusive sur le charbon, laissant le champ libre au gaz et au pétrole.

Certes, des victoires existent : la fin de certaines émissions obligataires a entraîné une baisse des montants alloués par les banques. Mais ces progrès sont partiels et fragiles. Elle pointe notamment du doigt les contradictions des géants français. Par exemple; si certains investissements disparaissent chez BNP Paribas et au Crédit Agricole (CA), la dynamique d’ensemble demeure. En effet, le CA est épinglé pour ses crédits massifs accordés au gaz naturel liquéfié (GNL) aux États-Unis. Ces critiques sur le GNL américain interviennent alors que les pressions géopolitiques sur l'énergie sont plus fortes que jamais. Pourtant le CA s’aligne sur les politiques énergétiques pro-fossiles outre-Atlantique. Avec une politique trumpiste qui s’affirme, pas très choquant… 

Quant au secteur de la demande (notre consommation énergétique collective), les efforts y sont encore plus dérisoires. Pour Lucie Pinson, le message est limpide : tant que la finance décidera seule de la trajectoire de nos sociétés, nous resterons dans l'impasse. Des actions du politiques sont essentielles. Il doit ainsi comprendre que la révolution sera financière, ou ne sera pas.



Les chiffres contredisent les promesses

Lucie Pinson a ensuite pu nous éclairer sur la réalité comptable du secteur. Le verdict est sans appel : à l’échelle mondiale, les grandes banques continuent de déverser deux fois plus de financements dans les énergies fossiles que dans les renouvelables.

Si les banques françaises affichent un visage légèrement plus "vert" que leurs voisines, elles restent pourtant très loin des objectifs. Pour respecter les accords climatiques, il faudrait atteindre un ratio de 6 pour 1 (6 euros pour le renouvelable contre 1 euro pour le fossile) d'ici 2030. Or, nous sommes encore à des années-lumière de cette bascule.

Plus inquiétant encore, la conférence a mis en évidence que certaines institutions opèrent une véritable régression. Lucie Pinson a explicitement ciblé le groupe Banque Populaire - Caisse d'Épargne (BPCE). Ces établissements ont intensifié leurs soutiens à des projets écocides, notamment en finançant TotalEnergies pour le développement de nouveaux champs pétroliers et gaziers.

Ce constat ne s'arrête pas aux banques. Le secteur des assureurs (qui permettent à ces projets d'exister juridiquement) et des investisseurs (qui apportent le capital de base) suit la même trajectoire dangereuse.

Lucie Pinson dans l'amphithéâtre de l'ENS, ©Belina Da Silva, pour Kinaiyahan



Le renoncement du politique

L’un des points les plus marquants de l’intervention concerne la démission de l’État. Si les gouvernements affichent une volonté de limiter le réchauffement, ils se contentent, dans les faits, d'accompagner le secteur financier sans jamais le contraindre.

Cette stratégie repose sur deux piliers :

  1. La multiplication des « produits verts » : Création de labels (ISR : Investissement Socialement Responsable, Green Bonds : obligations vertes) dont le cahier des charges, défini par l’État, s’avère poreux. Les enquêtes de Reclaim Finance ont d'ailleurs révélé l'ampleur du greenwashing derrière ces appellations.

  2. La déresponsabilisation générale : En se limitant à encadrer l'offre, le politique permet aux gestionnaires d’actifs de se dédouaner. Leur seule obligation est de proposer une option « verte » à leurs clients, sans jamais avoir à transformer le reste de leurs activités polluantes.

Lucie Pinson a par ailleurs dénoncé l'argument du « consommateur coupable ». Pour les banques, si la finance ne se décarbone pas, ce serait parce que les épargnants ne le demanderaient pas. Une inversion des responsabilités qui occulte le poids des injonctions et le manque d'alternatives réelles.

Enfin, elle a brisé le mythe selon lequel « mieux informer conduit à mieux agir ». Depuis 2001, le reporting climatique est obligatoire pour que les acteurs financiers se protègent des risques. Pourtant, l'expérience montre que la transparence n'entraîne pas la rupture.

Ce renoncement du politique est alors devenu « acceptable » car il est maintenu loin du débat public. En laissant les banques affirmer qu'elles agissent déjà, l'État s'achète une paix sociale. Pour Lucie Pinson, nous ne pourrons pas transformer l’économie sans une pression politique réelle, capable d'imposer des règles là où les engagements volontaires ont échoué.



Un point de bascule

Le point de bascule remonte à 2018. Lorsque le GIEC publie son rapport choc comparant les mondes à +1,5°C et +2°C, l'électrochoc semble atteindre les hautes sphères de la finance. Les alliances pour la « neutralité carbone » se multiplient, culminant lors de la COP26 à Glasgow. 

À l'époque, les géants du secteur privé affichent une assurance (provocante) : nul besoin de mesures contraignantes ou de lois rigides, puisqu'ils détiennent les capitaux nécessaires pour transformer l'économie de l’intérieur. Pourtant, Lucie Pinson a souligné l'échec cuisant de cette approche. En reposant uniquement sur le volontariat et sans règles communes ni sanctions, les engagements ont permis de maintenir le statu quo.



Une chronologie du déclin

Si les cinq années qui ont suivi la COP21 ont été marquées par un certain optimisme, Lucie Pinson dresse un bilan bien plus sombre de la période actuelle. Entre les conflits mondiaux, génocides, le retour de Donald Trump et la montée des extrêmes droites, la mobilisation citoyenne s’essouffle. Dans ce contexte de tensions extrêmes, « arracher des victoires » dit-elle à la finance devient un combat de chaque instant, de plus en plus difficile à remporter.

Ce retournement de situation est flagrant au sein des alliances privées. Dès 2022, alors que les exigences de neutralité carbone commençaient à se durcir sous l'impulsion de l'ONU (avec Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unie, appelant à annihiler le greenwashing ) les institutions financières ont amorcé un recul. Plutôt que de se plier à des règles plus strictes, beaucoup préfèrent aujourd'hui quitter ces alliances.

Sur le terrain législatif, le constat est tout aussi amer. Lucie Pinson pointe du doigt l'incohérence des dirigeants, et particulièrement celle d'Emmanuel Macron. Si en 2022, le président français semblait pousser les acteurs financiers vers plus de transparence, le discours a changé en 2023 avec son appel à une « pause réglementaire ».

Ce renoncement a culminé lors de l'épisode « Omnibus » après les élections européennes de 2024. En effet, sous la pression des lobbies, on assiste à un démantèlement méthodique du Green Deal (Pacte Vert) : les objectifs de réduction d'émissions et les contraintes imposées aux banques sont revus à la baisse ou reportés. Pire encore, les autorités chargées de surveiller les banques se mettent désormais à leur service pour démanteler les lois écologiques. Ainsi, ce sont les instances qui écrivent et surveillent les règles (Bruxelles, Banque de France, Bercy) qui ont fini par aider les banques à éviter une régulation trop contraignante.



Le piège de la rentabilité 

L’un des points les plus percutants, évoqué par la lauréate du prix Goldman, concerne le postulat de base de la finance actuelle : « Si c’est rentable de changer, ils changeront ». Pour elle, c’est un mensonge.

L’exemple des assureurs est, à ce titre, édifiant. Avec plus de 100 milliards d’euros en jeu, des géants comme AXA continuent d’assurer de nouveaux projets fossiles, tout en sachant pertinemment qu’ils sont incompatibles avec les limites du GIEC et de l’Accord de Paris. Ils ne cherchent pas à empêcher la catastrophe, mais à calculer comment elle peut encore leur rapporter avant que le système ne s'effondre.

Pour transformer réellement la finance, Lucie Pinson affirme qu'il faut alors briser ses règles internes. La solution tient ainsi en une double matérialité. Tout ‘abord, le cadre actuel : on regarde seulement comment le changement climatique risque de faire perdre de l'argent à la banque. Puis la révolution : on force la banque à mesurer et à prévenir l'impact de ses propres investissements sur l'environnement. 

Enfin, la militante appelle à changer de stratégie d'exclusion. Exclure une banque parce qu'elle réalise 50 % de son chiffre d'affaires dans le charbon est une fausse bonne idée. Pourquoi ? Parce que les entreprises les plus dangereuses sont souvent de grands groupes diversifiés pour qui les énergies fossiles ne représentent qu'une part de l'activité, mais qui continuent de lancer de nouveaux projets dévastateurs.



Le rapport de force

La conclusion de Lucie Pinson a été sans appel : le système financier ne se transformera pas spontanément par un élan de conscience. Pour briser l'inertie, il faut construire un rapport de force implacable. Sa stratégie repose sur, d’un côté, une pression constante sur les acteurs financiers pour les pousser dans leurs retranchements ; de l'autre, une offensive politique pour arracher des réglementations contraignantes.

L'une des tactiques les plus fines de Reclaim Finance consiste à ne pas traiter le secteur privé comme un bloc. Lucie Pinson préconise d'embarquer certains acteurs financiers plus avancés ou conscients des risques pour isoler les plus polluants.

L’exemple le plus marquant reste la victoire obtenue sur le label ISR. Grâce à une coalition menée par son ONG, un bras de fer a été engagé pour exiger l’exclusion des acteurs pro-fossiles de ce label d'État. En démontrant par l'analyse technique que le label finançait des projets pétroliers, Lucie Pinson a forcé le politique à revoir sa copie. C'est la preuve qu'il est possible de transformer des outils de greenwashing en leviers de transition réelle.





Après son plaidoyer, Lucie Pinson s'est prêtée au jeu des questions-réponses avec nous, étudiants de la salle. Un moment de vérité sur les coulisses de son engagement et les périls de l'activisme en 2026.


Six ans après le prix Goldman, qu’est-ce qui a changé ?

Interrogée sur l’impact de cette « Légion d’honneur de l’écologie » reçue en 2020, Lucie Pinson reconnaît un tournant. C’était la première fois qu’une activiste s’attaquant frontalement à la finance était ainsi distinguée. Ce prix a offert une visibilité inédite à son combat, transformant une critique technique en un sujet de débat public massif. Pour elle, cette reconnaissance a surtout permis de peser plus lourd face aux directions générales des banques : l'expertise de Reclaim Finance est désormais incontournable.


Décroissance : le mot tabou de la finance ?

La question de la décroissance a inévitablement été posée. Fidèle à son approche pragmatique, Lucie Pinson ne brandit pas le terme comme un slogan immédiat. « Ce n’est pas le premier mot que nous mettons sur la table pour transformer le secteur financier », explique-t-elle, tout en privilégiant la notion de sobriété. Elle rappelle toutefois une limite essentielle : si la finance est un levier indispensable, elle n'est pas la solution unique. La transformation de l'économie réelle doit précéder ou accompagner celle des flux d'argent.


Militantisme et « Carbon-fascisme »

Le moment le plus grave de l’échange a concerné le coût personnel et collectif de la lutte. Dans un contexte marqué par des pressions croissantes et des coupes budgétaires visant le tissu associatif, Lucie Pinson appelle à une solidarité totale entre les mouvements.

Elle cite l'exemple de Greenpeace, poursuivie par la firme Energy Transfer pour son soutien aux populations autochtones. Face à de telles attaques, la riposte de Reclaim Finance est immédiate et chirurgicale : identifier les financeurs de l'agresseur.

« Si BNP a arrêté, BPCE et Société Générale continuent de financer Energy Transfer. Notre rôle est de mener campagne contre elles, quitte à être nous-mêmes la cible de poursuites. »

Pour Lucie Pinson, soutenir les associations en première ligne, qu’elles soient écologistes ou engagées sur des questions de droits humains et moraux, est un impératif. Dans un monde où le pouvoir financier se durcit, l'activisme ne peut survivre que s'il forme un bloc uni.




L'avis de Kina

Nous partageons l’analyse sans concession de Lucie Pinson. Alors que l'urgence climatique s'accélère, il est insupportable de constater que le secteur bancaire reste le principal moteur de la destruction. Comment accepter qu'en 2026, les banques mondiales injectent encore deux fois plus d’argent dans les fossiles que dans le renouvelable ? Nous dénonçons alors avec elle le renoncement des États, et particulièrement celui d'Emmanuel Macron. 

L’un des points forts de cette intervention a été la définition du réformisme révolutionnaire. Pour Kina, il ne s'agit plus de quémander des « produits verts » ou des labels ISR poreux.

« L’argent de la transition doit être géré comme un bien commun. » Nous soutenons cette idée radicale : la transition sera anti-capitaliste ou ne sera pas. 

La fin de la conférence nous a rappelé la rudesse du combat actuel. Dans un contexte de montée des extrêmes et de pressions juridiques sur les ONG, Lucie Pinson incarne une ténacité exemplaire.

Chez Kina, nous retenons une leçon majeure : l'activisme financier ne peut plus être l'angle mort du mouvement social. Nous ressortons de cette conférence avec une conviction renforcée. La finance est la « colonne vertébrale » de notre avenir, et nous ne laisserons plus les décisions se prendre dans le secret des bureaux de la BPCE ou de la Société Générale. Nous continuerons à soutenir les actions de pression civile.


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