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À Gaza, même les scientifiques n’ont plus accès à la mer : quand la guerre menace aussi la biodiversité

kinaassociation
23 août
6 min de lecture

À Gaza, la guerre ne détruit pas seulement des maisons et des infrastructures. Elle bouleverse aussi les écosystèmes, les ressources marines et le travail des scientifiques. Parmi eux, Mohammed Abu Daya continue d’étudier une espèce menacée d’extinction : le diable de mer, une gigantesque raie qui peut atteindre plusieurs mètres d’envergure.



Au large de Gaza nage une créature que Mohammed Abu Daya connaît presque mieux que personne. La Mobula mobular, surnommée « diable de mer », est une immense raie pouvant atteindre environ 3,5 mètres d’envergure. Pour l’écologue marin palestinien, elle est devenue bien plus qu’un objet d’étude : c’est « l’obsession de [sa] vie ».

Mais depuis plusieurs années, le scientifique ne peut plus aller l’observer en mer. Les pêcheurs non plus. Les bateaux ont été détruits, les infrastructures portuaires lourdement endommagées et l’accès à la mer est devenu extrêmement limité. Pourtant, Mohammed Abu Daya continue de travailler depuis Gaza, participant à des conférences internationales à distance et poursuivant la publication de recherches sur les raies.


Une raie géante… et désormais en danger critique


La Mobula mobular n’est pas une espèce ordinaire. Elle est aujourd’hui classée « en danger critique d’extinction » (Critically Endangered) dans la version 2025-2 de la Liste rouge mondiale de l’UICN.

Sa vulnérabilité tient notamment à son mode de reproduction : les femelles ne donnent généralement naissance qu’à un seul petit par portée. Autrement dit, lorsque les populations sont fortement touchées par la pêche, leur renouvellement est particulièrement lent.

Et le problème est loin d’être limité aux eaux palestiniennes. Des recherches publiées en 2025 dans Scientific Reports ont suivi neuf diables de mer entre 2016 et 2021 grâce à des balises satellites. L’une des raies suivies par les chercheurs après avoir été équipée au large de Gaza a parcouru la Méditerranée jusqu’en Espagne avant de revenir vers la Méditerranée orientale.

Cette découverte rappelle une réalité essentielle : les frontières humaines n’existent pas pour les animaux migrateurs. Une raie qui passe l’hiver au large de Gaza peut ensuite traverser une grande partie de la Méditerranée. Protéger cette espèce nécessite donc de pouvoir suivre ses déplacements sur l’ensemble de son aire de vie.



Quand la restriction de la pêche modifie les comportements


Le travail de Mohammed Abu Daya montre aussi comment une restriction imposée aux humains peut avoir des conséquences inattendues sur les animaux.

En 2013, des dizaines de diables de mer ont été capturés au large de Gaza puis ramenés sur la plage. Le phénomène a alors été largement médiatisé. Les recherches menées ensuite par Abu Daya et ses collaborateurs ont montré que les restrictions imposées aux pêcheurs contribuaient à concentrer l’activité de pêche dans une zone maritime réduite.

Dans les années 2010, les pêcheurs gazaouis ne pouvaient déjà pas s'éloigner librement de la côte. Lorsque des bancs de raies passaient à proximité, ils représentaient une occasion de rentabiliser une sortie en mer coûteuse en carburant.

Plus l’espace accessible à la pêche se réduit, plus la pression sur les ressources restantes augmente.

Les chercheurs ont finalement conclu que les pratiques de pêche à Gaza menaçaient probablement le renouvellement des populations locales de diables de mer et ont recommandé de mettre en place des restrictions afin de protéger l’espèce.

Le paradoxe est brutal : une politique destinée à contrôler l’accès des pêcheurs à la mer peut contribuer indirectement à augmenter la pression sur certaines espèces.



3 500 pêcheurs avant la guerre… et une activité aujourd’hui presque à l’arrêt


La pêche représentait depuis longtemps une ressource économique et alimentaire essentielle pour Gaza. Avant la guerre actuelle, plusieurs milliers de personnes travaillaient directement dans le secteur.

Selon la FAO, après le début du conflit, la pêche maritime a pratiquement cessé en raison de la destruction des infrastructures portuaires et du matériel de pêche et des restrictions d'accès à la mer. Le secteur faisait vivre indirectement plus de 100 000 personnes.

Les destructions sont vertigineuses. Une analyse publiée en 2025 indique que, dès avril 2024, 70 % des actifs et infrastructures de pêche avaient été endommagés, tandis que 73 % des infrastructures et équipements liés à l’aquaculture avaient également subi des dommages.

La flotte a elle aussi été décimée : selon les estimations de la FAO reprises dans ce rapport, 94 % des chalutiers et 100 % des grands senneurs ont été détruits ou perdus. Plus de 150 petites embarcations ont également été détruites sur le site de débarquement de Rafah.

Dans ce contexte, les 3 500 pêcheurs mentionnés par Mohammed Abu Daya dans son témoignage ne sont pas simplement privés de leur travail. Ils sont privés d'un espace qui constituait historiquement une source de nourriture, de revenus et de connaissances.


Mais l’océan n’est pas épargné par les destructions


On pourrait penser que l’arrêt de la pêche permettrait au moins aux populations animales de souffler. La réalité est beaucoup plus complexe.

Les bombardements et la destruction des infrastructures sanitaires ont provoqué une crise environnementale majeure. Le Programme des Nations unies pour l’environnement estime que les systèmes d’eau, d’assainissement et d’hygiène ont été presque entièrement mis hors service. Les cinq stations d’épuration de Gaza ont cessé de fonctionner, entraînant le rejet d’eaux usées dans les sols, les plages et les eaux côtières.

Et les chiffres donnent le vertige : le PNUE estime qu’environ 39 millions de tonnes de débris ont été générées par le conflit. Cela représente plus de 107 kg de débris par mètre carré dans la bande de Gaza.

Ces déchets ne sont pas uniquement un problème visuel. Ils peuvent contenir de l’amiante, des métaux lourds, des déchets médicaux et industriels ainsi que d'autres substances dangereuses susceptibles de contaminer les sols et les milieux aquatiques.

En septembre 2025, le PNUE estimait que les ressources en eau douce étaient sévèrement limitées et que les zones marines et côtières étaient probablement contaminées, même si les conditions ne permettaient pas encore d'effectuer suffisamment de prélèvements pour mesurer précisément cette pollution.


Une catastrophe environnementale difficile à mesurer


C'est l'un des problèmes majeurs : on ne connaît pas encore toute l'étendue des dégâts.

Les restrictions d'accès à Gaza rendent les prélèvements scientifiques et les observations de terrain extrêmement difficiles. Le PNUE souligne lui-même que certaines contaminations des sols et de l'aquifère côtier ne pourront être pleinement évaluées qu'à travers des analyses détaillées lorsque les conditions le permettront.

Autrement dit, une partie de la catastrophe écologique est probablement encore invisible.

Et cela concerne directement la Méditerranée. Les eaux usées, les déchets, les hydrocarbures, les produits chimiques issus des destructions et la dégradation des infrastructures peuvent affecter les organismes marins, les habitats côtiers et les chaînes alimentaires.

La guerre transforme donc aussi la mer en terrain de contamination.



La science comme acte de résistance


C'est dans ce contexte que le travail de Mohammed Abu Daya prend une dimension particulière.

Avant la guerre, il accompagnait les pêcheurs en mer, mesurait et pesait les raies capturées, étudiait leurs déplacements et recueillait des informations auprès des pêcheurs et sur les marchés.

Aujourd'hui, il ne peut plus faire ce travail de la même manière.

Pourtant, il continue. En 2025, il a notamment cosigné une étude scientifique consacrée aux déplacements saisonniers des diables de mer en Méditerranée. Les données récoltées auparavant grâce au suivi satellitaire permettent encore de produire des connaissances aujourd'hui.

Et les recherches continuent ailleurs en Méditerranée. En 2025, des scientifiques ont documenté près de vingt échouages de Mobula mobular sur les côtes espagnoles au cours du printemps, un phénomène inhabituel qui fait encore l'objet d'investigations.

Ces observations montrent à quel point il est important de maintenir des réseaux de recherche capables de suivre l'espèce d'un bout à l'autre de la Méditerranée.


Parce que protéger la biodiversité, c’est aussi protéger ceux qui l’étudient


L'histoire de Mohammed Abu Daya rappelle une chose souvent oubliée : la science a besoin de terrain.

Il ne suffit pas d'avoir des satellites, des bases de données ou des laboratoires. Il faut aussi des chercheurs capables d'observer les espèces dans leur environnement, de travailler avec les populations locales et de transmettre les connaissances accumulées au fil des années.

À Gaza, cette possibilité a été brutalement réduite.

Et les conséquences dépassent largement les frontières de l'enclave. Une raie suivie au large de Gaza peut rejoindre l'Espagne. Une pollution côtière peut affecter un écosystème méditerranéen. La disparition d'une population locale peut avoir des conséquences sur une espèce migratrice entière.

La biodiversité, elle aussi, n'a pas de frontières.

Mohammed Abu Daya continue donc de travailler depuis Gaza, malgré l'impossibilité de retourner en mer. Sa recherche n'est plus seulement une entreprise académique : comme il l'explique, elle est devenue pour lui « une source de sens, de stabilité et de continuité » dans une période exceptionnellement difficile.


Et pendant que la guerre détruit les infrastructures humaines, une autre question reste suspendue au-dessus de la Méditerranée : combien de temps faudra-t-il pour comprendre ce qu'elle aura fait aux écosystèmes ?



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