Entretien avec Générations Futures : comprendre les enjeux liés aux pesticides.
- kinaassociation
- 1 août
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Kina a eu la chance de rencontrer Nadine Lauverjat, Déléguée Générale de Générations Futures et responsable de la campagne « Victimes des pesticides ». Présente au sein de l'association depuis de nombreuses années, elle a été le témoin privilégié de ses grandes évolutions. Depuis ses débuts en 1996 (sous le nom de Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures), cette association historique alerte sur les dangers des polluants chimiques. Découvrez notre échange passionnant sur les défis environnementaux d'aujourd'hui.
KINA : Pour commencer, pouvez-vous résumer en quelques mots la mission principale de Générations Futures pour ceux qui ne vous connaissent pas ?
Nadine Lauverjat : Générations Futures est une association qui existe depuis 30 ans,

fondée par un ingénieur agronome de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) et un enseignant. L’objectif est de dénoncer les effets néfastes des pesticides sur la santé et l'environnement, et de promouvoir des alternatives.
Depuis quelques années, nous avons élargi nos sujets à d'autres polluants chimiques, notamment les fameux « polluants éternels » (PFAS) ou encore les biocides. Pour agir, nous utilisons tous les outils légaux disponibles : nous menons des actions juridiques, de plaidoyer, ainsi que de l'événementiel avec la Semaine pour les alternatives aux pesticides. Nous réalisons également un important travail d'expertise, en effectuant des analyses d'eau, d'air ou de cheveux. L'idée est de rendre cette pollution invisible concrète et tangible. Enfin, nous nous appuyons de plus en plus sur des données officielles pour réaliser des cartographies.
KINA : Pourriez-vous nous expliquer comment est née l'association ? Et avec 30 ans de recul, avez-vous vu l'urgence de la situation se dégrader au fil des années ?
N.L : L'association est née de la rencontre de nos deux fondateurs. D'un côté, l'ingénieur agronome Georges Toutain, qui travaillait en Picardie. C'est une région de grande culture, avec des monocultures à perte de vue où l'on est très dépendant des pesticides de synthèse.

Lui-même ,en tant que jeune chercheur, s'était intoxiqué avec des insecticides

Dans les années 50-60, ces produits représentaient une révolution agricole, mais les jeunes chercheurs qui les utilisaient s'intoxiquaient, ce qui prouvait bien qu'il y avait un problème, notamment avec la pollution de l'eau et l'impact sur la biodiversité.
De l'autre côté, François Veillerette, notre autre cofondateur et actuel porte-parole. Il venait d'une région boisée, la Haute-Marne. En s'installant en Picardie, il a été frappé de constater les dégâts de cette agriculture intensive sur les milieux (pollution des eaux et des sols). De cette rencontre est née la volonté de se battre contre ce modèle destructeur. De fil en aiguille, François a mené des recherches bibliographiques et s'est aperçu que ces produits (dont certains sont des perturbateurs endocriniens) impactaient aussi la santé des utilisateurs, avec de nombreux agriculteurs malades dans la région. L'association a donc été créée pour informer sur ces dangers et promouvoir un autre modèle.
Quand nous avons commencé en 1996, la conscience publique était faible et il n'y avait aucun objectif de réduction des pesticides. Puis, à partir des années 2000, la nécessité de sortir de cette dépendance a enfin émergé, portée par des alertes historiques comme le livre Printemps silencieux de Rachel Carson en 1962 qui pointait déjà ces dangers. La France a d'ailleurs été un moteur en Europe, avec la mise en place du plan Écophyto (2007-2008), l'interdiction des néonicotinoïdes, ou encore la loi du sénateur Joël Labbé qui a banni les pesticides des espaces non agricoles (villes, jardins amateurs). C'étaient des avancées très positives !
Le problème, c'est que depuis cinq ou six ans, nous vivons une véritable régression. On revient avant les années 2000. L'Union européenne dérégule et s'apprête à laisser sur le marché des substances très dangereuses. En France, avec le projet de loi agricole, on risque même de voir revenir des insecticides tueurs d'abeilles, comme le propose le sénateur Laurent Duplomb.
Il est donc crucial de se mobiliser fortement. L'urgence est là : les populations d'oiseaux des champs ont chuté de près de 80 %, les pollinisateurs s'effondrent, et 90 % de nos rivières sont polluées par des résidus de pesticides. Sur le plan de la santé, l'Inserm a publié des expertises majeures (en 2013 et 2021) prouvant que l'exposition à ces substances augmente le risque de maladies chez les agriculteurs : cancers du sang, de la prostate, ou maladie de Parkinson. Il ne faut surtout pas prendre ce sujet à la légère, il reste encore beaucoup à faire.
KINA : pour rebondir sur ces 30 ans d'existence, si vous deviez citer la plus grande réussite de l'association et le plus grand défi qui reste à accomplir, on va dire dans les années prochaines. Quel serait pour vous ces deux points-là ?
N.L : C'est difficile de ressortir une seule grande fierté quand on fait le bilan de 30 ans d'existence, mais il y en a plusieurs. L'une des plus importantes est d'avoir réussi à faire prendre conscience à l'ensemble de la population, bien au-delà du cercle des experts ou des savants, de la nécessité de sortir notre modèle agricole de cette dépendance aux pesticides. Cette prise de conscience induit ensuite des comportements vertueux sur la consommation et nourrit l'envie d'avoir un modèle plus durable.
Notre autre grande réussite est d'avoir pu faire émerger les victimes professionnelles des pesticides, qui ont été invisibilisées pendant des années alors qu'on nous disait en gros qu'elles n'existaient pas, ce qui contribue à la reconnaissance de leur existence et permet de construire les politiques publiques de demain. Nous sommes aussi très fiers des prises de position fortes de la communauté scientifique. Pendant très longtemps, nous avons été un peu isolés, mais l'expertise de l'Inserm en 2013 a conforté tout ce que nous disions depuis des années sur les impacts sanitaires. Aujourd'hui, même l'INRAE affirme que l'usage des pesticides est une impasse, notamment parce que les insectes y deviennent résistants, et qu'il faut aller vers d'autres modèles agronomiques plus résilients. Ces avancées nous laissent à penser que nous avons eu raison de nous battre. Maintenant, ce n'est pas fini : nous sommes toujours dans des cycles avec des retours en arrière, et les lobbys se réveillent. Il n'y a pas de grand soir à attendre, mais il faut persévérer dans le combat en sachant que la science, les professionnels de santé et la recherche nous soutiennent, et que les modèles agricoles non dépendants aux pesticides sont rentables. Il est aussi important que le consommateur transforme sa crainte des pesticides en actes d'achat vers l'agroécologie. Pour cela, nous devons tous nous battre.
J'espère qu'à court terme, en 2027, nous ferons les bons choix politiques et de société, car l'agriculture ne doit pas être laissée aux seules mains des agriculteurs. C'est un sujet qui nous concerne tous. L'alimentation est politique, et les choix qu'on fait sont très importants pour l'avenir de nos enfants.
KINA : Il y a un projet de loi actuellement au Sénat sur l'urgence agricole. Je sais qu'elle est largement débattue et contestée, donc je voulais connaître votre avis sur cette réglementation.
N.L : Nous sommes très critiques de ce projet de loi d'urgence agricole qui est censé répondre aux attentes du monde agricole, mais qui en réalité ne répond qu'aux demandes d'une frange de l'agriculture, la plus intensive et la plus dépendante aux pesticides de synthèse. Il y a plusieurs aspects dans cette loi.
Il y a d'abord la question de la quantité d'eau avec les fameuses méga-bassines. Même si c'est moins notre sujet, il est quand même important de noter qu'on va faciliter ces énormes bassines, entraînant une forme de privatisation de l'eau alors qu'on constate une raréfaction de cette denrée si précieuse. Il y a aussi un enjeu sur la qualité de l'eau. Je vous évoquais la question des captages d'eau : aujourd'hui, il faut plus que jamais les protéger pour limiter la présence de polluants, et notamment de pesticides, dans l'eau. Or, la proposition de loi ne permettra pas cela, ce qui est un vrai problème pour nous qui sommes très attachés à la protection de la ressource. L'un des autres points majeurs qui nous pose évidemment problème, c'est l'introduction par Laurent Duplomb, via un amendement en discussion au Sénat, de la réintroduction du flupyradifurone et de l'acétamipride. Ce sont des néonicotinoïdes extrêmement dangereux pour les pollinisateurs et qui polluent les eaux. Là, évidemment, il y a une grosse bagarre en cours.
Le vote final du Sénat n'est pas encore arrivé, il arrive en fin de semaine (le Sénat a donné son aval 219 voix contre 111 à ce projet gouvernemental) ensuite il y aura de nouveau un retour à l'Assemblée nationale, puis un débat en commission mixte paritaire le 16 juillet. Nous allons donc continuer à faire une grande pression là-dessus. Un autre point qui nous pose problème concerne la protection des riverains vis-à-vis de l'épandage de pesticides, où l'on retrouve des mesures qui ne sont pas favorables à leur protection et que nous allons combattre. Et puis, il y a la dimension du loup. C'est moins notre cœur de métier, mais l'abattage de manière systématique du loup pose quand même question.
KINA : On entend souvent sur les réseaux sociaux ou dans les débats qu'il y a une forte opposition entre les agriculteurs d'un côté, et les militants écologistes ou les protecteurs de la nature de l'autre. Comment arrivez-vous à dépasser cette opposition et à faire avancer le débat ? Car si l'on s'arrête aux frictions, on ne peut pas avancer.
N.L : C'est une excellente question et c'est vraiment important. Cette opposition entre les écologistes et les agriculteurs est stérile. D'ailleurs, le terme de « paysan » est souvent plus apprécié par les associations de défense de l'environnement, car le paysan, c'est celui qui façonne le paysage et qui est très en lien avec son territoire. Nous avons besoin de travailler ensemble, et un paysan vraiment proche de son territoire sait à quel point il est important de préserver la biodiversité, la ressource en eau, de ne pas empoisonner ses voisins et de ne pas s'empoisonner lui-même.
Il y a quelques années, quand nous avons lancé l'association de professionnels victimes des pesticides (association Phyto-Victimes) nous avons rencontré des agriculteurs victimes de ces substances avec qui nous n'étions évidemment pas faits pour nous rencontrer au départ. Le premier président de cette association, l'agriculteur Paul François, qui s'était intoxiqué en ouvrant sa cuve, voyait Générations Futures un peu comme le grand méchant loup. C'était insupportable pour lui de voir une association dénoncer son outil de travail. Et pourtant, nous sommes devenus très amis, car il a pris conscience qu'il était le rouage d'un système qui l'avait contraint. On ne lui avait jamais appris que ces produits pouvaient être si dangereux, ni que d'autres modèles agricoles pouvaient s'en passer. Nous essayons donc de travailler ensemble pour que lui-même arrive à convaincre ses collègues que l'usage de ces produits n'est pas une fatalité.
Heureusement, il y a aussi plein d'agriculteurs qui n'utilisent pas de produits de synthèse, les fameux agriculteurs bio, avec qui nous travaillons énormément et qui siègent même dans notre conseil d'administration. Ils ont à cœur de protéger la ressource en eau et installent des terres en bio autour des captages pour empêcher les pesticides d'y arriver, un travail que nous soutenons évidemment. Nous luttons aussi main dans la main avec la Confédération Paysanne, qui n'a pas du tout la même vision de l'agriculture que la FNSEA ou la Coordination Rurale, notamment contre ce projet de loi d'urgence agricole. Et nous dialoguons le plus possible, même avec les agriculteurs qui ne sont pas d'accord avec nous, pour les convaincre qu'ils ont tout intérêt à sortir de cette dépendance qui leur coûte beaucoup d'argent.
Acheter des pesticides coûte cher et les rend vulnérables : lorsqu'il y a des difficultés d'accès au pétrole ou au gaz suite à une crise internationale, comme récemment avec l'Ukraine, les agriculteurs conventionnels se retrouvent dans la panade à devoir acheter des sacs d'engrais très chers. À l'inverse, un agriculteur bio n'est pas du tout impacté par cette instabilité internationale, car il ne dépend pas de ces engrais de synthèse.
KINA : Nous sommes une association assez jeune, 100 % de nos bénévoles ont moins de 25 ans. Je voulais donc savoir comment vous percevez l'engagement des jeunes dans les questions environnementales. Est-ce que vous mettez en place des actions chez Générations Futures pour engager davantage les jeunes ?
N.L : Parce que c'est votre avenir qui se joue, c'est vrai que nous, en tant que Générations Futures, avons un discours plutôt d'expertise, mais nous essayons de plus en plus de nous ouvrir au grand public. Jusqu'à très récemment, nous n'avions personne pour s'occuper de nos réseaux sociaux. Moi-même, j'en suis très éloignée, mais depuis deux ans, nous avons vraiment quelqu'un qui fait un super boulot. L'idée de s'adresser à des publics plus jeunes sur ces plateformes, c'est une façon pour nous d'essayer de vous toucher, vous les jeunes générations, qui allez subir ce qui se passe aujourd'hui. Personnellement, c'était aussi un engagement de me dire de ne pas être comptable de ces erreurs face à vous, et d'essayer de faire le mieux possible. De manière très concrète, avec la jeunesse, nous travaillons par exemple avec des services civiques qui viennent chez nous. Depuis le début du dispositif, nous avons accueilli de nombreux volontaires et si nous pouvons les accompagner et les aider dans ce cadre-là, nous en sommes vraiment ravis. Je trouve que cela crée toujours de très belles rencontres, avec des jeunes très engagés qui font de belles choses. Après, c'est vrai que ce n'est pas forcément le public direct vers lequel nous allons en priorité, puisque nous ciblons notamment les décideurs. Mais ce n'est pas tout : nous avons aussi une vingtaine de relais locaux sur le territoire qui organisent plein d'événements et qui font des ateliers de sensibilisation pour les plus petits, avec des ateliers d'information par exemple. Nous essayons en tout cas, à notre échelle et avec les moyens que nous avons, de sensibiliser la jeunesse le plus largement possible.
KINA : Toujours sur cette question, pour un citoyen lambda, qu'est-ce qu'on peut faire, nous, à notre échelle, pour faire bouger les choses d'après vous ?
N.L : Il y a plein de choses à faire. Le premier conseil que je donne à ceux qui ont envie de s'engager, c'est de ne pas se donner d'ambitions folles ou de vouloir aller trop vite. L'engagement s'inscrit dans la durée, c'est un combat de longue haleine. On n'est jamais sûr de gagner, nous avons avant tout une obligation de moyens : on fait le maximum pour y arriver avec ce que l'on a. Mais on trouve toujours beaucoup de satisfaction à le faire. Cet engagement peut être multiple. Nous avons par exemple un réseau de bénévoles avec 22 relais locaux qui font des choses très concrètes : ils participent à nos expertises en faisant des prélèvements d'eau, de poussière ou de cheveux, ils organisent des conférences-débats, distribuent des tracts, ou vont rencontrer leurs élus pour les convaincre de voter pour ou contre un amendement. C'est un engagement facile si l'on a un peu de temps et l'envie de le faire. On peut aussi tout simplement adhérer et soutenir notre association : cela nous donne du poids politique par le nombre, et des moyens financiers indispensables pour financer nos actions juridiques. De manière plus terre à terre, on peut aider en diffusant les informations à son propre réseau. Nous avons également une plateforme en ligne, Shake ton politique, qui permet de participer à l'interpellation des décideurs. Enfin, on peut faire du bénévolat très pratique, comme de la saisie de données pour nous, ou répondre présent lors de nos appels à manifester. Il y a vraiment plein de façons de s'engager et d'en tirer rapidement de la satisfaction.
KINA : Justement, vous avez beaucoup parlé des témoignages que vous recueillez. Votre site affiche des chiffres assez impressionnants : on a noté 1 000 témoignages et plus de 50 recours en justice en cours. Face à ce volume, comment priorisez-vous vos actions en justice, et quel est le profil type des victimes qui vous contactent aujourd'hui ?
N.L : Sur les recours juridiques, c'est vrai que nous en avons une cinquantaine en cours. Dès qu'une réglementation nous agace, qu'on la trouve affligeante et pas du tout protectrice, on va l'attaquer au tribunal administratif. Par contre, on reste très concentrés sur nos sujets, on ne se disperse pas. Il y a beaucoup à faire sur la question des pesticides et des PFAS, donc on cible nos propres combats. Pour les substances, par exemple, on attaque celles que l'on considère comme les plus dangereuses et les plus néfastes pour la santé ou l'environnement. On va attaquer toutes les réglementations qui ne protègent pas assez les personnes exposées. Bien sûr, nous travaillons avec un cabinet d'avocats qui a une très forte expertise et qui pèse le pour et le contre. S'ils nous disent qu'on n'a aucune chance de gagner, on n'y va pas. Mais s'il y a moyen de faire jurisprudence, il faut y aller ! Nous les écoutons et pilotons de cette manière-là.
Concernant les témoignages, en plus de 20 ans passés dans l'association, j'ai constaté une évolution du profil des victimes. Il y a une vingtaine d'années, c'étaient des gens déjà très informés et très militants. De fil en aiguille, les personnes venues s'inquiéter de leur exposition aux pesticides sont devenues « Monsieur et Madame Tout-le-monde ». Ils nous disaient par exemple qu'ils ressentaient des picotements dans les yeux quand un agriculteur venait épandre ses produits. Ce ne sont pas des gens vindicatifs vis-à-vis du monde paysan : ils veulent juste ne pas être exposés à des produits dangereux. Ils aimeraient, par exemple, être informés du passage d'un pulvérisateur pour pouvoir protéger leurs enfants qui jouent dans le jardin. C'est ce type de profil qui nous contactait ces dernières années. Grâce à Internet, ils sont de mieux en mieux renseignés et connaissent leurs droits, tout en gardant un respect global pour le monde agricole, conscients que c'est difficile pour les agriculteurs, mais voulant simplement ne pas tomber malades.
Cependant, je dis ça pour le profil d'il y a encore quelques années, car aujourd'hui on rebascule vers des gens qui sont de nouveau un peu plus en colère. Ils se rendent compte de ce fort retour en arrière actuel, qui devient insupportable. Il y a 20 ans, les agriculteurs pouvaient légitimement dire qu'ils ne savaient pas que les produits étaient dangereux, car on leur cachait la vérité. Aujourd'hui, ce discours n'est plus entendable par les riverains, car tout le monde sait que ces produits sont dangereux. On est donc à un point de bascule où les personnes qui vivent près des zones agricoles se mettent en colère en disant : « C'est bon, on en a assez, vous savez que c'est un problème, il faut arrêter d'utiliser ces produits, de polluer notre eau et d'impacter la biodiversité ».
KINA : Vous nous avez beaucoup parlé des pesticides. On entend malheureusement encore dire aujourd'hui en France qu'on ne peut pas se passer de certains pesticides qui seraient trop importants pour notre pays et notre économie. D'après vous, quelles sont les alternatives les plus importantes et les plus viables aujourd'hui ?
N.L : Pour le monde de demain. Alors ce qui est bien, c'est que pour le coup, nous avons beaucoup de données maintenant sur les modèles agricoles. L'institut de recherche agronomique français, l'INRAE, a sorti en 2023 une étude prospective vers une agriculture sans pesticides en 2050. Pourquoi ? Parce que la recherche s'est aperçue que l'on ne fabriquait plus de nouvelles molécules pour lutter contre les insectes ou les champignons qui causent ce qu'on appelle les maladies cryptogamiques. Il fallait donc inventer de nouveaux fongicides, mais aujourd'hui, énormément de résistances se sont développées, et les molécules actuelles ne tuent plus les insectes et ne viennent plus à bout des maladies.
De toute façon, nous n'avons pas d'autre choix que de sortir de cette dépendance aux pesticides et de déployer un autre modèle agricole.
En grande culture, par exemple, on va semer moins dense : cela permet aux épis de blé d'être moins collés en poussant, et donc aux maladies de se propager moins vite. On va aussi semer des variétés plus résistantes qui se défendront mieux contre les maladies fongiques. La recherche agronomique française sait faire cela de mieux en mieux. À terme, il est a priori possible de s'en passer à 100 % pour l'ensemble de l'agriculture. Mais cela veut dire qu'il faut y mettre les moyens et de la recherche. Il faut accompagner les agriculteurs le plus possible, car ce n'est pas facile de changer de système. Aujourd'hui, un agriculteur en conventionnel qui a un problème va épandre un produit et son problème est réglé. En agriculture sans pesticides de synthèse, on n'a plus cette béquille chimique, il faut donc un système plus robuste et résilient, et il faut accepter une petite perte de rendement. Il faut peut-être aussi arrêter les monocultures de maïs destinées uniquement à nourrir du bétail, ce qui implique de réduire notre consommation de viande. Idem pour la betterave à sucre : on n'arrête pas de dire que le sucre est mauvais pour la santé et génère du diabète, alors peut-être faut-il revenir à une agriculture plus vivrière, destinée à nourrir réellement la population avec du maraîchage et de l'arboriculture. Il faut remettre des cultures adaptées au territoire. Par exemple, on a beaucoup planté de pommiers de variété Golden dans le Limousin, une zone très humide. Or, c'est une pomme fragile, sensible aux maladies liées à l'humidité, ce qui oblige à utiliser des fongicides. Il faut donc repenser tout le système. Il existe aujourd'hui des scénarios, comme le scénario Afterres, qui démontrent qu'on peut y arriver petit à petit, en mangeant moins de viande, en cultivant plus de légumineuses, en mélangeant les cultures, pour finalement obtenir un modèle beaucoup plus résilient. Quant à l'argument de la souveraineté alimentaire et du besoin de nourrir le monde, il faut en sortir, car l'agriculture intensive, jusqu'à preuve du contraire, n'a pas non plus nourri le monde. L'agriculture biologique, en revanche, permet à la fois de nourrir les gens sainement et de préserver l'environnement. Nous portons évidemment ce modèle comme indispensable à développer partout sur le territoire.




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